Luchon change, la rue Sylvie aussi

 

luchon rue sylvie

Puisque la Rue Sylvie est en partie devenue piétonne depuis peu, il nous a semblé intéressant de publier ci-dessous l'intégralité d'un article, rédigé par Mr Jacques Bergeon,  paru en juin  2015 dans Luchon Vallées Avenir Info et qui rappelle précisément la riche histoire  de cette rue.

Une fois de plus nous sommes heureux de proposer à nos lecteurs une page inédite extraite de l'ouvrage de Jacques Bergeon «  Les Heures brillantes de Luchon »(*) et cette fois-ci consacrée à une artère, jadis prestigieuse, de notre cité thermale et dont l'histoire est assez peu connue.

(*) Voir encadré de la liste des ouvrages de Jacques Bergeon sur l'histoire de Luchon.

 

Grandeur et décadence de la rue SYLVIE

1881 – Début d'une rue privée

C'est à Sylvie SACARRERE, héritière d'une belle demeure des Allées d'Etigny, que revient l'idée, spéculative il est vrai, d'ouvrir un passage dans son immeuble et de le prolonger par un chemin rectiligne de 200 mètres de long à travers un terrain vague lui appartenant où s'arrêtaient des Romanichels, afin de rejoindre rapidement les Allées d'Etigny au Casino qui venait d'ouvrir.

Afin de clore de nombreuses contestations avec la municipalité, Sylvie Saccarère donnera symboliquement le nom de « Rue de la Paix » à cette sorte de « cordon ombilical » pour le baptiser plus tard de son nom et de son prénom : Sacarrère pour le passage et Sylvie pour la rue !

Le 7 juillet 1881 le bureau des Postes et Télégraphes – auparavant situé près des Thermes – était inauguré dans cette rue tandis que, profitant de ce nouveau centre attractif, de nombreux commerçants avisés, ainsi que des cabinets médicaux, venaient s'implanter dans cette rue prometteuse.

Parmi ces derniers s'illustrèrent notamment le Docteur GARRIGOU – dont une rue affluente porte le nom – , professeur renommé en hydrologie, ainsi que, Villa Illixon, le docteur Henri PELON qui allait devenir le médecin attitré des princes de Monaco venus en cure à Luchon ! Sans oublier le chirurgien-dentiste BERMSTAMM, Chalet Vignaux, lequel se flattait « d'assurer sans douleur la guérison des dents » !

En 1897 cette rue est toujours privée. Et même privée de tout ! Mal entretenue, sans aucun éclairage, en cas de pluie la chaussée est une véritable fondrière ! Pire l'inondation de juillet y produit des dégâts très importants du fait que cette rue est en première ligne face aux débordements de la Pique et de ce fait sera régulièrement inondée jusqu'à nos jours !

Une « enclave monégasque »

C'est à un Commingeois d'origine, le docteur Louët, « premier médecin de S.A.S. le prince de Monaco » que l'on doit l'arrivée à Luchon de plusieurs commerçants de Monaco à la recherche d'une activité estivale complémentaire de celle de Monte-Carlo, alors purement hivernale.

Installés l'hiver Galerie Charles III à proximité du Casino de Monte-Carlo ils se retrouvent, peu dépaysés, l'été, rue Sylvie, au voisinage de celui de Luchon.

Leur chef de file n'est autre que le fameux photographe NUMA BLANC, venu rue Sylvie en 1883 et où il fera vingt saisons d'été. Exposant les chars des fêtes des fleurs de la Riviera il donnera l'idée à Maurice FROYEZ « d'inventer » , en 1888, celle de Luchon. Il entraînera à sa suite :

  • Georges MAZUEL, tenant au « Pavillon Fleuri » une boutique de « dentelles, broderies, mouchoirs ».
  • le bijoutier TALBOUTIER, face à la Poste, fournisseur attitré de S.A. Mohamed El Habid, bey de Tunis.
  • Succèdent à ce dernier, en 1929, les bijoutiers MAURICE chez lesquels sont clients, en 1930, le prince Louis II de Monaco et son petit-fils le futur prince Rainier III alors en séjour à la toute proche Villa Louisa.
  • La maison de haute couture « LILIANE » dont l'activité se poursuivra en 1932 avec « ANTOINETTE », « ex-première couturière de Paris, l'hiver à Monte-Carlo » proposant « robes et manteaux façon grande couture ».

 

Le Chalet de l'Avenir

La grande attraction de la rue Sylvie se situait au « Chalet de l'Avenir », tenu par le père BOUGIER qui, outre sa cour-jardin réputée pour sa fraîcheur où l'on déguste berlingots, glaces et surtout les renommés sucre-paille de la maison, propose un spectacle appelé le « Cosmorama mouvant », sorte de lanterne magique projetant en fondu-enchaîné les plus beaux sites des Pyrénées. Pour 1 Franc l'entrée, la clientèle élégante s'y précipite matin et soir, attirée par « la variété des tableaux projetés, l'exactitude photographique des détails qui font de ce spectacle un véritable éducateur géographique à la portée de tous ». Mais, dès 1911, le Cosmorama est détrôné dans la même salle par le cinématographe qui deviendra vite l'objet d'un véritable engouement malgré les pannes fréquentes ! Ce cinéma disparaîtra en 1929, victime de la concurrence des cinq autres salles qui se sont créées à Luchon et c'est Henriette DORDRON, fille de Monsieur Bougier qui prendra la suite du Chalet de l'Avenir jusque vers 1950, poursuivant la spécialité des débuts : salon de thé et le fameux…sucre de paille !

Une pépinière de photographes

Très curieusement, deux à trois photographes cohabitèrent simultanément à plusieurs reprises pendant de nombreuses années dans cette rue.

A NUMA BLANC (1883-1903) succède en effet le photographe AUFFREY qui, profitant de l'arrivée de la fée électricité, devient le premier spécialiste des instantanés à la lumière artificielle tandis que, face à la Poste, le niçois Georges BENOIST installe en 1899 un studio à l'enseigne de « Modern-Style » et se rend célèbre en projetant au Casino les premiers « autochromes » des frères LUMIERE, diapositives couleurs représentant Luchon et ses environs (1908).

En 1924 il est remplacé par Louis FERRIER, connu par ses portraits de jolies femmes, puis par Jean CAIROL, le photographe « qui opère par lui-même », spécialiste des reportages de toutes les manifestations mondaines. Citons aussi CAMPISTROUS qui opère « à la demande expresse des intéressés », comme le spécifie le règlement municipal de 1908, se tenant en permanence aux Quinconces avec son appareil sur trépied, la tête sous le voile noir, mais dont le labo est rue Sylvie, à la place de l'ancienne Poste.

Dès 1903, c'est toujours rue Sylvie que Luchon voit l'arrivée des premières cartes postales illustrées de la ville et des Pyrénées, que les photographes exposeront sur des grands meubles d'étalages.

Bien plus tard enfin deux autres photographes viendront clôturer cette grande période des gens d'images : mon père, connu sous le nom de « JEAN-PIERRE » ouvrira, au 12 de la rue Sylvie, lors des saisons 1935 et 1936, une succursale de son studio des Allées d'Etigny ; puis « DOMY », en 1980, qui y fera ses débuts à Luchon.

Des boutiques de prestige

Outre les photographes la rue Sylvie était célèbre par ses nombreux commerces de luxe. Parmi ceux-ci citons au moins :

  • la maison de haute couture REDONNET proposant «  tailleurs de ville et de soirées des meilleures marques »,
  • le magasin d'antiquités de Madame MOTHE, renommé pour « ses fauteuils Louis XIII, tables de marbre, soieries anciennes », commerce dépeint dans le livre de Jean MISTLER « Le bout du Monde » (Grasset 1964),
  • la librairie SARTHE, près de la Poste, connue pour son choix de 15.000 volumes, ses albums souvenirs sur les Pyrénées, son « Luchon-Guide » et son édition de l'hebdomadaire « Le Luchon Thermal »,
  • Ouverte en 1912, la boutique LOCRE, où l'on trouve : « bijoux, antiquités, tableaux anciens, miniatures »,
  • la parfumerie de luxe de Madame CLO, laquelle prodigue des soins de beauté,
  • « La Mode et Couture Yvonne » ,  avec  « robes, manteaux, jolis chapeaux »,
  • la boutique de prêt-à-porter et chemiserie de Monsieur Elie GRANET, charmant monsieur, « vieille France » à la faconde intarissable, qui deviendra doyen des commerçants, exerçant jusqu'à…94 ans !

 

La fin des années fastes

Mais le déclin s'amorce dès 1934 avec la disparition des commerçants « monégasques » qui, du fait de la mode du bronzage, lancée par Coco CHANEL à Monte-Carlo et de l'ouverture du « Monte-Carlo Beach », ne justifie plus pour ces commerçants de venir à Luchon chercher une activité complémentaire estivale !

De plus, la fermeture du « Pyrénées-Palace » en 1950, le déclin du Casino, la disparition de la clientèle huppée, l'augmentation des charges et des impôts portèrent un coup fatal à cette rue si prospère.

Malgré une tentative de réactivation en 1988 afin de la transformer en rue piétonne, rien n'a pu arrêter cet inexorable déclin et seuls subsistent de nos jours un restaurant et deux ou trois boutiques !

Hélas, rue Sylvie, tu n'attireras sans doute jamais plus par tes sourires les clients qui passent, toi qui a été l'image parfaite de la femme coquette !

Jacques BERGEON

Ouvrages de Jacques BERGEON aux Editions LACOUR. En vente en libraire.

  • En diligence de Toulouse à Luchon à l'époque romantique.
  • En crémaillère de Luchon à Superbagnères.
  • Les petits trains du Haut-Comminges.
  • Les Heures brillantes de Luchon.
  • Les princes de Monaco à Luchon.
  • Luchon en cartes-postales au temps jadis.
  • Petite histoire de Juzet-de-Luchon.
  • La ligne Montréjeau-Luchon 1873-2014.
  • Grandes et petites dates de l'histoire de Luchon.
  • Le marquis de Montcalm, héroïque défenseur du Canada.

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1 commentaire

Danielle Robert-Despouy | 16 août 2019 à 18 h 50 min Répondre

Souvenirs gourmands
Il y avait une excellente table “Chez Antonin”, au milieu de la rue Sylvie , – dans les années 50 au moins – à laquelle je m’étonne que vous ne fassiez pas allusion.
Pour information , à Royan, la confiserie Lopez propose du “Bois-cassé”, une spécialité de sucre paille ou paillé comme celui de Dordron, mais en petit format.

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